L’ANTHROPOLOGIE AU COEUR DE LA BANDE DESSINEE

antropologie

Auteur : japhet Miagautar

Dessinateur : japhet Miagautar

Copyright Japhet MIAGOTARPERTINENCE D’UNE BANDE DESSINÉE AFRICAINE AVEC
DES PERSONNAGES ISSUS DE LA STATUAIRE AFRICAINE

La bande dessinée en elle-même n’est pas une nouveauté en Afrique. Comme les autres « humanoïdes », les africains ont une riche expérience de la lecture des bd de type Blek Le Roc, Zembla, Tex Willer et autres, arrivés par l’entremise des occidentaux. Au fil des ans, cet intérêt particulier pour le 9ème art est passé de la lecture à la pratique proprement dite. Depuis les années 60, avec la vague des pseudo-indépendances des pays africains, boostée des années plus tard par le rêve « démofolique » ou au mieux démocratique auquel la plupart de ces pays aspirent, la pratique de la bande dessinée est passée par toutes les étapes : un crépuscule très timide, une naissance, une quasidisparition, puis une renaissance au début des années 2000. Des jeunes auteurs évoluent en solo ou en association et produisent des albums, des fanzines, qui sont publiés localement et à l’étranger, présentés au public et vendus pendant des manifestations dédiées à la bd et à d’autres occasions.

Copyright Japhet MIAGOTAR L’intérêt pour la bande dessinée africaine va au-delà de son histoire, de sa qualité et quantité de production, des enjeux stratégiques et économiques. Il faut voir de plus près le contenu et la grande diversité stylistique que les jeunes auteurs proposent. Une diversité à l’image de la force de la culture africaine elle-même. Du Maghreb à l’Afrique subsaharienne, les bandes dessinées traitent des sujets de toutes sortes (historiques, actuels, biographiques…) et présentent une palette de style qui va des comics américains aux mangas nippons en passant par l’approche typologiquement franco-belge. Mais, est-ce suffisant ? Lors des débats relatifs à l’orientation thématique de la bd africaine au service du développement en Afrique, Copyright Japhet MIAGOTARj’ai régulièrement entendu des propositions qui voudraient enfermer la bande dessinée africaine dans un registre pédagogico-exotique, illustrant des contes et des proverbes. Certes, cette approche a l’avantage de promouvoir, de diffuser et de conserver ces éléments de la tradition orale ; mais, elle participe une fois de plus à rattacher à l’Afrique l’image d’un zoo, d’un champ exotique destiné aux excursions et autres bestialités de ce genre. Je pense qu’il est légitime et bénéfique de poser les bases d’une bd spécifiquement africaine en s’appuyant sur la particularité de l’esthétique africaine. Dans ce cas, il faudra revisiter les qualités plastiques, la forme et le contenu de la statuaire africaine ; faire de cette démarche une condition sine qua none pour arriver à des personnages atypiques à l’image de ce que la culture « fut ». A chacun de trouver des axes de réflexion, des angles d’approches analytiques, interprétatives et de traitement des données, surtout iconographiques. Il revient à chaque auteur de faire un travail d’appropriation sculpturale. C’est cela qui sera sa marque de fabrique. Pour mon expérience, j’ai fait de « l’animation sculpturale » fang pour créer des personnages. De la connaissance de l’homme fang dans son milieu à la réalité sculpturale, je suis virtuellement entré dans un monde qui n’est pas le mien par son étonnante complexité, par son immense savoir et surtout par sa force créatrice. Comment transformer les proportions atypiques, les masses à la fois longiformes et trapues, les volumes, bref les valeurs plastiques des oeuvres en personnages de bande dessinée ? Comment faire marcher ces parties rigides, ces troncs et jambes traités en volumes géométriques simples dérivés du cylindre et du cône, ces bras et mollets constitués de volumes bicôniques ? Comment intégrer des personnages au visage concave, sur-concave, convexe, sous-convexe ou rectiligne à la tête ovoïde avec un front tendant vers la sphère dans un environnement réel ?
Copyright Japhet MIAGOTARPar la magie de l’art et le mystère de l’inspiration, plusieurs pistes ont été pressenties. La plus probante, la plus objective et la plus efficace a consisté à s’appuyer d’abord sur les travaux des chercheurs tels que Engelbert MVENG et Louis PERROIS. Dès lors, la première pierre était déjà lancée, le premier jalon posé pour l’élaboration d’un canevas, pour le développement d’une logique de création ou encore mieux d’adaptation du canon sculptural fang à la bande dessinée. De là, naît le canon que j’ai proposé d’appeler « S.V.A. » dans mon mémoire, qui signifie, « Simplification, Variation, Animation ». C’est juste un plan de navigation qui mène au coeur de la civilisation fang et de la bande dessinée. Il permet de décrypter le rendu plastique des oeuvres, d’en connaître le sens des formes dans le contexte dans lequel elles sont apparues ; de découvrir l’homme dans ses coutumes, moeurs et croyances, lesquels sont indispensables avant toute aventure d’adaptabilité graphique.
Copyright Japhet MIAGOTARDans son application, le canon S.V.A. est une porte ouverte à la « belle folie » graphique, permettant ainsi d’aller de la sculpture mère aux hypothèses de vues, de mouvements et d’émotions, tout en restant dans l’art fang. Puis, peu à peu, des silhouettes se dessinent, des visages se transforment progressivement, des émotions naissent, des actions se développent séquence par séquence. Copyright Japhet MIAGOTAROn arrive à des personnages barbus, joviaux ou nerveux, qui laissent couler des larmes, qui deviennent des témoins et des acteurs de leur propre histoire, de l’histoire des autres, de l’histoire de tous les jours. Ils fument du cigare, conduisent ou pilotes des avions et des bateaux, font de la magouille. Il est possible à partir d’une petite dizaine de sculptures fang de créer des centaines, voire des milliers de personnages, en mettant juste en application le canon S.V.A.. Le champ d’application de ce canon ne se limite pas aux seules sculptures fang, il s’étend à toutes les autres sculptures à l’échelle africaine et mondiale, à tout ce qui relève de la forme, du volume, de la masse, de l’art visuel (céramique, mode, peinture sur toile, architecture intérieur…).
Sur les plans esthétique et symbolique, je suis sorti du cadre habituel de perception des valeurs. Le choix ou la préférence des formes est essentiellement motivé par l’élan et la matière de l’artiste ; les représentations n’étant plus des sculptures en bois destinées au byéri ; les planches de la bande dessinée étant tout simplement des supports de communication visuelle à but commercial ne nécessitant aucun sacrifice, aucune libation, aucun contact avec les ancêtres. Les critères d’appréciation ou de jugement ne sont pas forcément liés aux conditions fixées par la communauté, mais plutôt par l’artiste. Les exigences de l’histoire peuvent exercer sur lui des contraintes pouvant également influencer les intérêts à l’égard des formes à développer. Par exemple, un personnage trapu peut lui imposer de s’attarder sur les sculptures de même qualificatif. Quant aux couleurs, cela va de soi. Mais mon expérience révèle que les indications temporelles sont très importantes pour la compréhension d’une histoire. Et en dehors des textes, les couleurs sont des meilleurs repères de temps du déroulement des événements dans une narration. Toutefois, quelques touches de couleurssymboles animeraient et enrichiraient le fond et la forme d’une oeuvre bédeistique.
Copyright Japhet MIAGOTARPar ailleurs, je sais très bien qu’en s’aventurant sur le terrain du 9ème art, j’entre de plain-pied dans le monde des affaires, de la bd comme business. La configuration actuelle du monde de l’art de la bande dessinée rend les artistes très dépendant des éditeurs et ces derniers très dépendants du marché. Les investisseurs entrent dans ce métier pour se faire de l’argent. Ce sont eux qui dictent les règles, mais le marché quant à lui est fait d’incertitudes, d’imprévus, de stupidité, de variations, à tel point qu’il est presqu’impossible à un auteur, à un éditeur de bande dessinée de prédire l’avenir d’un ouvrage de bd. Cependant, cette donne me conforte dans mon engagement, parce que j’estime que face à une telle situation presqu’insaisissable, l’innovation reste une solution, sinon la meilleure alternative. Un choix d’innovation qui n’est pas forcément une contestation ou un refus de ce qui existe déjà, mais juste, un complément, un enrichissement. Surtout qu’historiquement, la compréhension de l’art africain a toujours été un réel handicap pour les étrangers et certains jeunes africains, qui utilisent régulièrement des terminologies inappropriées telles que « fétiche » pour parler des masques, statues et autres supports de la culture. Et la bande dessinée par sa popularité devient un outil de rapprochement entre la jeunesse et les traditions anciennes, un instrument de simplification de ce qui semble être un obstacle à la compréhension et l’acceptation des sculptures africaines par une tranche de la jeunesse africaine.
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